N°10 / Nouvelles recherches sur les déportations et les camps

Le quatrième et ultime convoi d’inaptes au travail parti de Mittelbau-Dora le 6 mars 1945 : la norme et le chaos concentrationnaires

Laurent Thiery

Résumé

Le 6 mars 1945, un convoi de 2 252 déportés jugés « inaptes au travail » par les SS quitte Nordhausen pour atteindre Bergen-Belsen le lendemain. La quasi-totalité des hommes de ce transport qui compte près de 500 Français disparaît ensuite. Tous étaient issus des kommandos particulièrement meurtriers de Dora, d’Ellrich et d’Harzungen qui forment, depuis novembre 1944, le cœur du complexe concentrationnaire de Mittelbau ; dernier né des camps nazis, selon une finalité principalement économique et stratégique. Dès la libération des camps, le sort de ce « convoi fantôme » prend une dimension inédite et conduit à des hypothèses quant à son destin. Les recherches menées depuis plusieurs années dans le cadre d’un projet scientifique sur les 9000 déportés de France passés par Mittelbau-Dora apportent des réponses nouvelles, plaçant ce transport à la croisée des politiques de gestion des invalides par les SS et du drame des évacuations meurtrières.

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Comme André Sellier l’a magnifiquement démontré[1], l’histoire du camp de concentration de Dora est très différente de celle des autres camps. Elle a été déterminée par trois décisions successives au plus haut niveau du régime nazi : la fabrication en série, comme « arme secrète », de la fusée A4, appelée ensuite V2 ; le recours massif pour cette fabrication à une main-d’œuvre concentrationnaire, en plus des Allemands normalement requis ; le choix d’un site souterrain spécial pour établir l’usine de fabrication de la fusée. Le site choisi est situé au sud du Harz, dans le nord de la Thuringe. Il s’agit d’une très vaste exploitation minière qui avait été creusée à la base de la colline du Kohnstein. Elle consiste en un réseau de galeries presque terminé. Deux tunnels A et B traversent parallèlement la colline du nord au sud, et sont reliés par des galeries transversales régulièrement espacées. On a donné à cet ensemble le nom de « Tunnel de Dora », quand ce nom de code a été attribué à l’ensemble du projet. Les conditions de travail et de survie y sont très vite terribles et le Tunnel de Dora devient pour les détenus concentrationnaires qui y sont envoyés l'« Enfer de Dora ». Jusqu’au début du printemps 1944, le camp proprement dit, fait de baraques, n’est pas encore terminé. On installe donc des empilements de châlits dans certaines galeries du tunnel, qui deviennent des « dortoirs » insalubres. Il n’y a pas d’eau pour la toilette. Les poux pullulent. Dans ce camp – qui n’a encore que le statut de kommando – ouvert le 27 août 1943, la mortalité est importante dès novembre 1943. Les cadavres sont incinérés à Buchenwald et, dès 1944, les malades qui ne sont plus en état de travailler sont envoyés dans des « camps mouroirs ».

Au début de l’année 1945, les SS sont toujours confrontés à ce problème de la gestion d’une masse importante de détenus jugés « inaptes au travail » – et donc inutiles. Pour régler cette question, il est décidé de « renouveler la purge réalisée par les deux “transports” de Lublin-Majdanek et le transport de Bergen-Belsen, entre janvier et mars 1944 »[2]. Si, en mars 1944, Bergen-Belsen a été choisi par le WVHA[3] pour accueillir les prisonniers des autres camps de concentration en incapacité de travailler[4], il est toujours, nous allons le montrer, la destination du convoi d’inaptes du 6 mars 1945 du camp de Dora dont il est question ici, et qui partira de la gare de Nordhausen, après avoir transité à la Boelcke Kaserne.

En effet, en février 1945, les anciennes casernes de réparation de chars de Nordhausen, devenues depuis janvier le kommando de la Boelcke Kaserne, concentrent les détenus du complexe Mittelbau-Dora inaptes au travail. Il s’agit en particulier des rescapés des convois arrivés de l’Est, mais aussi des malades des kommandos de Mittelbau. Parmi ceux-ci, Harzungen et d’Ellrich sont alors encombrés de détenus « inactifs ». Selon le mouvement d’effectifs d’Ellrich, en date du 29 janvier 1945, 467 détenus sont comptabilisés au Revier (infirmerie), 983 en Blockshonung (block de « repos ») et 203 en Krankentransport (transport de malades)[5]. Plus de 1600 détenus sont ainsi « inutilisables » pour le travail. « C’est dans ces conditions qu’un convoi est organisé le 3 mars 1945 pour évacuer d’Ellrich par train 1602 détenus de toutes nationalités »[6], conduits à la Boelcke Kaserne.

Trois jours plus tard, le 6 mars, un convoi y est formé qui quitte Nordhausen avec 2252 malades rassemblés le jour même. Il part à quelques semaines du début de l’évacuation du camp de Mittelbau-Dora. Jusque très récemment, nul ne semblait savoir ce qui était advenu de ce convoi, qui comptabilisait pas loin de 500 Français. André Sellier avait déjà pointé le doigt sur la disparition de la quasi totalité de ces hommes. On peut affirmer aujourd’hui que le transport atteignit Bergen-Belsen 24 heures plus tard, soit le 7 mars 1945. Le parcours a pu également être reconstitué et ces itinéraires sont riches d’enseignements quant aux normes qui continuent, dans les dernières semaines de la guerre, de régir le système concentrationnaire, mais aussi quant au chaos qui entraîne la mort de dizaines de milliers de détenus.

Un projet de recherche qu’a dirigé le Centre d’histoire et de mémoire du Nord–Pas-de-Calais La Coupole[7] et qui a été lancé en 2004 portait sur les 9000 déportés de France passés par le complexe Mittelbau-Dora[8]. Il s’est notamment penché sur l’histoire de ce quatrième convoi d’inaptes au travail, resté énigmatique tant pour les familles des disparus que pour la communauté scientifique. De nouvelles archives et une recherche prosopographique systématique apportent un éclairage neuf sur ce drame qui interroge les politiques de gestion des détenus « inaptes » appliquées par les SS dans le système concentrationnaire.

Au sortir de la guerre, que sait-on du convoi du 6 mars 1945 ?

Un article intitulé « Ce que nous savons du convoi Ellrich-Nordhausen du 3 mars 1945 », paru dans le bulletin de l’Amicale des déportés politiques et de la Résistance de Dora-Ellrich et kommandos de novembre-décembre 1946 (n° 8), amène davantage d’interrogations que de réponses. Il est signé par un certain Jean de Buigne, qui s’avère être le père d’un disparu du « convoi du 6 mars » et qui ne cessera de multiplier les démarches en quête de la vérité. Devenu président de l’Association française des familles de déportés disparus, Jean de Buigne interpellait encore, en 1956, le président de la « Commission chargée de l’étude des questions relatives à la recherche et au rapatriement des Français se trouvant en URSS » sur la question du transport du 6 mars 1945[9]. Cette ultime initiative n’a pas permis de nouvelles avancées et a marqué la fin des recherches en la matière.

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les sources sont très fragmentaires pour tenter de retrouver l’identité et de reconstituer le parcours de ces 2252 hommes partis de Nordhausen. La liste du « convoi du 6 mars » n’a pas pu être retrouvée, si tant est qu’elle ait existé un jour. Les archives du camp de Bergen-Belsen sont quasi inexistantes pour cette période et il s’avère extrêmement difficile d’identifier près de la moitié des hommes partis le 6 mars de Nordhausen. Aussi, afin de reconstituer une partie de l’effectif du convoi, le chercheur est donc contraint de remonter en amont, c’est-à-dire à la liste du transport qui achemine 1602 « inaptes au travail » d’Ellrich à la Boelcke Kaserne le 3 mars 1945.

Cette liste est en effet la seule qui a pu être retrouvée, et ce dès l’été 1945, grâce à l’opiniâtreté de Jean de Buigne. Cet ancien administrateur d’une compagnie de chemin de fer en Algérie [devenu par la suite directeur de maison d’éditions] lance alors des recherches pour retrouver la trace de son fils Francis. Il se rend à Wiesbaden, entre en contact avec les autorités américaines et obtient l’autorisation de photographier des archives sauvées des destructions. Quelques mois plus tard, l’Amicale des déportés politiques et de la résistance de Dora-Ellrich et kommandos – dans son bulletin daté du 3 février 1946 – annonce avoir récupéré un microfilm tiré à Wiesbaden. Le microfilm constitue en réalité la liste des 1602 déportés transférés, le 3 mars 1945, d’Ellrich vers la Boelcke Kaserne, à Nordhausen. À la page 11 de cette liste figure le matricule de Francis de Buigne, 31083, suivi d’un grand « B » et biffé d’un petit « v » indiquant un pointage. La liste originale se trouve dans les archives américaines du War Crimes Branch à Wiesbaden, où elle fut microfilmée par le Service de documentation du ministère Frenay. L’original a été établi sur deux cahiers, à couverture bleue, de format 210 x 150 mm. Le premier cahier porte comme titre « Zugange v. Kdo Erich 2-3-45 »[10].

Ce document d’archive confirme le récit d’Henri Maubert, paru en avril 1946 dans le bulletin de l’amicale (n° 4). Ce dernier précisait dans son témoignage que le convoi parti d’Ellrich le 3 mars 1945 (dont il faisait partie) était arrivé le jour même à Nordhausen vers 14 heures ; il est quant à lui ensuite resté à la Boelcke Kaserne. Ce document allait longtemps servir à l’Amicale et aux services du ministère Frenay pour attester de la présence d’un déporté à Nordhausen le 3 mars, supposé ensuite être resté au camp jusqu’aux bombardements des 3 et 4 avril 1945, sans jamais tenir compte du départ du « convoi du 6 mars ». Cette erreur d’analyse allait conduire à de nombreuses incertitudes et, in fine, à l’établissement d’actes de disparition ne correspondant pas à la réalité.

Les recherches dirigées depuis une quinzaine d’années sur les déportés partis de France permettent aujourd’hui d’affiner nos connaissances.

L’identification des déportés de France

L’identification des déportés de France partis le 6 mars 1945 à Bergen-Belsen a été menée en s’intéressant aux parcours antérieurs des détenus arrivés à Nordhausen.

On sait d’abord que 444 détenus « inaptes au travail » ont été transférés le 26 février 1945 depuis le Revier d’Harzungen à la Boelcke Kaserne. Mais le caractère extrêmement lacunaire des archives ne permet malheureusement pas d’estimer précisément le nombre de ceux qui ont quitté Nordhausen pour Bergen-Belsen le 6 mars, sauf pour 23 Français qui ont pu être identifiés.

C’est à partir de la liste du 3 mars 1945, de 83 pages, archive de première main, que l’identification des déportés de France a pu véritablement commencer, malgré l’anonymat que confère cette liste. En effet, seules les neuf premières pages sont complètes et contiennent les noms des déportés, leurs prénoms, dates de naissance et nationalités soit, au total, 198 déportés. Les 74 autres pages ne précisent – sauf exception – que le matricule du détenu. Seuls 82 noms y sont effectivement inscrits en toutes lettres et tous sont soit morts avant le 6 mars 1945, soit restés à la Boelcke Kaserne après le départ du convoi pour Bergen-Belsen[11]. Ils n’ont donc pas pu faire partie du « train fantôme ». On dispose donc de l’identité de 280 prisonniers sur les 1602 arrivés d’Ellrich le 3 mars. Pour le reste des déportés de la liste (soit 1322 hommes), ne sont précisés que le numéro matricule et le code précisant le block, la mort, le transfert vers un kommando ou encore le départ dans le convoi du 6 mars pour une majorité d’entre eux. Pour 342 cas, le décès est signifié par une croix et, parfois, les date et lieu de disparition. Parmi les 1260 survivants, 76 sont restés à Nordhausen, 59 d’entre eux se sont vus affecter à la Boelcke Kaserne des numéros de block[12], 17 autres repartent dans des kommandos de Mittelbau[13] et, enfin, 1184 matricules sont suivis de la lettre « B » (certainement pour Bergen) et biffés d’un « v » (correspondant à un pointage). Ces derniers partent donc le 6 mars 1945, soit trois jours après leur arrivée à Nordhausen, vers Bergen-Belsen et sont intégrés au groupe de 2 252 hommes qui forment le « train fantôme ». En somme, grâce à cette source essentielle, nous connaissons les matricules de 1184 détenus d’Ellrich – dont 280 seulement sont clairement identifiés – qui ont fait partie de ce transport.

Parmi les matricules anonymes de la liste, les 56 premières pages (matricules 929 à 90538) correspondent à des numéros attribués à Buchenwald, qui ont été conservés par les détenus lors de leur transfert au kommando d’Ellrich. Le système des réattributions de matricules appliqué à Buchenwald impose toutefois un recours systématique aux registres matriculaires originaux de ce camp[14]. L’attribution d’un numéro à chaque nouvel entrant dans ce KL (KonzentrationsLager) ne répond pas en effet à une suite logique et chronologique. Les matricules des détenus décédés, libérés ou transférés dans un autre camp sont réattribués, et parfois plusieurs fois, aux nouveaux entrants. Ainsi, le numéro 43303 indiqué sur la liste du 3 mars 1945 a bien été attribué, le 24 janvier 1944, à Francis Martel, un Français arrivé de Compiègne. Or, en date du 3 mars 1945, ce matricule est celui de Franz Reinhardt, un tsigane allemand arrivé à Buchenwald le 17 avril 1944.

La fin de la liste comprend 28 pages dont les matricules ont été attribués au camp de Mittelbau après le 30 novembre 1944. Compris entre 100499 et 114987, ils concernent un peu plus de 600 détenus. Depuis l’automne 1944, Dora a cessé d’être un kommando dépendant de Buchenwald pour devenir le KL Mittelbau, qui possède son propre système d’immatriculation[15]. Les détenus déjà présents dans le complexe Mittelbau-Dora conservent leurs matricules de Buchenwald et les nouveaux entrants reçoivent des matricules supérieurs à 100000[16]. Désormais autonome, le KL Mittelbau accueille des prisonniers de l’ensemble des autres camps, sans passer systématiquement par Buchenwald.

Au final, la reconstitution méthodique de la liste du convoi du 3 mars 1945, depuis Ellrich vers la Boelcke Kaserne, a permis d’identifier 451 Français et 17 étrangers partis de l’Hexagone, soit près de 30 % de l’effectif total du transport[17]. 377 noms sont suivis de la lettre « B » et biffés d’un « v », ce qui signifie que ces personnes ont été embarquées le 6 mars 1945 dans le train pour Bergen-Belsen. Il convient d’y ajouter 23 autres Français arrivés à la Boelcke Kaserne le 26 février 1945 depuis le Revier d’Harzungen et dont le transfert vers Bergen-Belsen a pu être attesté. Au total, au moins 400 Français sont intégrés au convoi des 2252 malades qui a eu lieu au départ de la Boelcke Kaserne le 6 mars 1945 en direction de Bergen-Belsen.

À partir de ce recensement, 359 dossiers individuels conservés au Service historique de la Défense, dans les archives des victimes des conflits contemporains à Caen, ont pu être retrouvés et exploités. Le terrible bilan qui ressort de cette étude confirme l’image conférée dès la Libération à ce convoi : 96,5 % des hommes ont disparu sans qu’il soit possible de connaître précisément le lieu et la date de leur décès.

Ce que l’on peut dire aujourd’hui du convoi du 6 mars 1945

Dès 1946, lorsqu'il y a eu une prise de conscience de ce drame, et notamment par les familles des disparus, les scénarios les plus invraisemblables sont élaborés pour essayer de comprendre le destin de ce groupe d’hommes. Du massacre de l’ensemble du train au lance-flammes par les SS[18] à l’enlèvement par les Soviétiques des rescapés, aucune hypothèse n’a pu être vérifiée ou confirmée par les différentes missions de recherches. La notion de « train fantôme » est née en 1946, notamment après la parution de l’article de Jean de Buigne en décembre de la même année[19]. Les témoignages des quelques survivants viennent alors confirmer l’arrivée des 2252 hommes à Bergen-Belsen le 7 mars 1945. Très vite, l’hypothèse d’un nouveau départ pour une destination inconnue émerge, sans qu’il soit possible de l’étayer avec certitude encore aujourd’hui.

L’arrivée du convoi à Bergen-Belsen peut, en effet, être attestée. Le registre des mouvements des effectifs de Mittelbau[20] le confirme et précise que 9 déportés sont morts au cours du transport alors que 2243 d’entre eux sont enregistrés au camp[21]. En outre, les feuilles de route pour le retour à Nordhausen, dans la journée du 8 mars, du groupe de SS chargés de l’accompagnement du convoi ont également été conservées[22]. Enfin, 4 Français du convoi ont été libérés de Bergen-Belsen le 15 avril par les Britanniques[23], alors que 12 autres sont décédés dans ce même camp entre le 15 mars et le 25 mai, comme l’attestent des actes de décès originaux[24].

Jusqu’à son arrivée à Bergen-Belsen, ce transport est dans la lignée de ceux, déjà évoqués, qui sont à destination de Lublin-Majdanek et Bergen-Belsen en 1944. Décidé et organisé au début mars 1945, l’événement s’inscrit bien davantage dans la politique de gestion des détenus jugés « inaptes » au travail par les SS que dans la logique si spécifique des évacuations qui démarrent le 4 avril 1945 à Mittelbau[25]. L’objectif principal est bien ici de se débarrasser des malades et des « inaptes » au travail.

Les témoignages de quelques rescapés confirment le départ d’un nouveau convoi depuis Bergen-Belsen, dont l’objet aurait été de former un kommando de travail pour effectuer du reboisement. Maurice Porchon, évacué de Dora en avril 1945 vers le camp de Bergen et dont le frère était dans le convoi du 6 mars, a pu s’entretenir avec un ancien infirmier du tunnel B 12, du même convoi. Il lui a confirmé que son frère était bien reparti le 8 mars avec de nombreux autres détenus en direction de l’est pour des travaux de « reboisement »[26]. Il se pourrait que ce témoin soit Georges Dobrowolski, un ancien journaliste russe et Schreiber au Revier de Dora.

Entre le 6 et le 11 mars 1945, trois convois quittent effectivement Bergen-Belsen avec environ 7000 détenus[27]. Selon Eberhard Kolb, ces trains correspondent à l’évacuation du camp de « l’étoile », du camp des Hongrois et du camp spécial[28]. Il est probable que les prisonniers les plus valides du convoi du 6 mars aient pris place dans les trains dont la destination était Theresienstadt. La découverte du corps de Georges Meublat[29] à Eschwege, au sud-ouest de Nordhausen et au nord-ouest d’Eisenach – il faisait bien partie du convoi du 6 mars 1945 vers Bergen-Belsen – confirmerait cette hypothèse. D’autres éléments tendent à montrer que le convoi a pris ensuite la direction du sud de l’Allemagne, vers la Tchécoslovaquie, lieu de disparition d’un bon nombre d’évacuations de camps de concentration. Ce n’est qu’à ce moment-là que le convoi prend la forme d’une évacuation. Le 8 avril, il est signalé dans la région du sud de Leipzig, et notamment à Wintersdorf, où sera retrouvé le corps de Jean-Pierre Granger, arrivé lui aussi à Bergen-Belsen le 7 mars[30]. Enfin, le 12 avril, le convoi atteint Altenburg, entre Leipzig et la frontière avec la Tchécoslovaquie. Un témoignage précis du frère de Maurice Brunet[31], prisonnier de guerre dans cette ville, relevé le 4 septembre 1945, permet de confirmer le passage du convoi dans cette ville. Le frère déclare en effet qu’il a vu passer Maurice avec un convoi de déportés politiques « évacués par les Allemands en gare d’Altenburg, le 12 avril 1945 ». Il « a pu [lui] faire dire qu’il était en bonne santé ». Il ajoute enfin qu’il ne connaît pas la destination du train mais subodore que « c’était du côté de la Tchécoslovaquie car c’était la seule voie de libre pour les Allemands ». Mais Maurice Brunet est ensuite porté disparu, tout comme le reste du convoi.

Le parcours de l’un des trains partis de Bergen-Belsen entre le 6 et le 11 mars et destiné à Theresienstadt prend fin le 23 avril 1945 dans le village de Tröbitz, dans la Niederlausitz[32], au nord-est de Leipzig. Abandonnés par leurs gardiens, les rescapés de ce « train fantôme » sont pris en charge par les troupes russes et américaines sur les bords de la Petite Elster. Aucun des déportés partis depuis la France ne faisait partie des survivants et les matricules relevés sur les morts ne permettent malheureusement pas d’établir un lien direct avec le convoi du 6 mars 1945.

Conclusion

La disparition des hommes du convoi du 6 mars 1945 intervient dans un contexte particulier et unique, à la croisée des politiques de gestion des détenus jugés invalides – et donc inutiles par les SS – et du chaos qui règne au moment de l’évacuation des camps.

La comparaison avec la situation des trois premiers convois de « malades » partis de Dora entre janvier et mars 1944 vers les camps de Lublin et de Bergen-Belsen est à cet égard significative. Sur les 3000 déportés concernés, 715 étaient issus du contexte français et plus des deux tiers de ces derniers ont disparu. Pour la très grande majorité, la mort est intervenue durant le trajet sans qu’aucun document ne permette de certifier les date et lieu de décès.

En mars 1945, lors de l’arrivée des 2252 malades de Mittelbau à Bergen-Belsen, la situation y est bien pire encore. Rien que sur le mois de mars, 18168 prisonniers vont y trouver la mort et 35 000 autres y disparaîtront avant le 15 avril 1945[33]. Selon les services britanniques en charge du camp, pas moins de 947 Français décèdent entre la libération du camp et le 27 avril, soit en à peine quinze jours. C’est le cas d’Antoine Pietri, parti dans le convoi du 6 mars 1945, qui est libéré de Bergen-Belsen le 15 avril 1945, lors de l’arrivée des troupes britanniques. Début juin 1945, son père François reçoit une lettre du ministère des Prisonniers l’informant de la libération de son fils et de son rapatriement prochain. Ce seront les dernières nouvelles. Antoine Pietri apparaît encore sur une liste de survivants au camp de Bergen-Belsen à la date du 19 avril 1945 ; on perd ensuite sa trace, comme la quasi totalité des 2252 hommes du convoi du 6 mars 1945[34]. Combien de ces hommes, déjà extrêmement affaiblis avant leur départ de Nordhausen, ont eu la force de résister jusqu’à l’arrivée des Alliés ? Combien sont morts après leur arrivée et avant leur rapatriement ? La très grande majorité figure très probablement parmi ces dizaines de milliers d’inconnus envoyés au crématoire de Bergen-Belsen ou inhumés anonymement. Une étude similaire sur les autres nationalités présentes dans le convoi confirmerait sans doute cette hypothèse.

La disparition des déportés du « convoi du 6 mars » est l’illustration de l’application à un même groupe des principaux facteurs destructeurs du système concentrationnaire nazi : l’utilisation à outrance d’une main-d’œuvre servile qui conduit à la formation d’une population d’inaptes au travail « encombrant » les chantiers ; la concentration de dizaines de milliers de prisonniers déjà affaiblis dans un camp mouroir, où se développent le typhus et autres épidémies ; enfin, les évacuations meurtrières au travers de l’Allemagne dirigées vers les derniers réduits encore placés sous la domination du Reich.

 

[1] André Sellier, Histoire du camp de Dora, Paris, La Découverte, 1998.

[2] André Sellier, Histoire du camp de Dora, op. cit., p. 280. Près de 3000 hommes dont plus de 700 issus du contexte français partent dans ces trois convois. Moins de 10 % y survivront. Nous renvoyons à l’article de Paul Le Goupil concernant ces convois, en page 67.

[3] Wirtschaftsverwaltungshauptamt ou office principal SS de l’administration économique, créé, en février 1942 afin de centraliser et d’unifier le réseau des camps dans une finalité économique.

[4] Voir, Bergen-Belsen, Kriegsgefangenenlager 1940-1945, Konzentrationslager 1943-1945, Dispaced Persons Camp 1945-1950, Stiftung niedersächsische Gedenkstätten, Wallstein, 2009, p. 194-195. À noter que louvrage ne fait pas référence au convoi arrivé le 7 mars 1945 à Bergen-Belsen depuis Nordhausen.

[5] ADE/1, Centre de ressources de La Coupole, désormais CRLC.

[6] André Sellier, Histoire du camp de Dora, op. cit., pp. 234-235.

[7] Le Centre de ressources de La Coupole conserve notamment les archives de l’Amicale Dora-Ellrich, ainsi que les fonds constitués par André Sellier, Lucien Fayman ou Jean Mialet.

[8] Il est placé sous la direction scientifique de l’auteur et a notamment pour objectif la réalisation d’un Dictionnaire biographique à paraître en 2020. Pour plus d’informations, se référer au site internet de La Coupole : http://www.lacoupole-france.com.

[9] ADE/57, CRLC.

[10] « Entrées en provenance du Kommando Erich [nom de code d’Ellrich] ». Une copie de cette liste originale est déposée à la DAVCC de Caen, Mi 15.

[11] Ces informations ont donc été ajoutées par la suite à la Boelcke Kaserne par un nouveau scribe.

[12] Beaucoup périront ensuite dans les bombardements des 3 et 4 avril 1945 sur Nordhausen.

[13] Ainsi, douze hommes sont transférés le 15 mars 1945 au Kommando de Blankenburg, quatre autres sont dirigés vers le camp de Dora à la même date alors qu’un dernier est envoyé au Revier.

[14] Bu 21 : registres matriculaires de Buchenwald, copies d’originaux, DAVCC Caen.

[15] Cet ensemble rassemble les camps de Dora, d’Ellrich et d’Harzungen, auxquels s’ajoutent les Kommandos de Rossla, Kleinbodungen, Rottleberode, Blankenburg et Osterode, ainsi que trois Baubrigaden et trois Eisenbahnbaubrigaden. Au total, en 1945, près d’une quarantaine de Kommandos relèvent du KL Mittelbau.

[16] Mi 3, Listes numériques de détenus arrivés au KL Mittelbau du n° 100000 au 121 585, DAVCC.

[17] Sur la liste du 3 mars 1945, parmi les matricules anonymes, 22 noms seulement n’ont pu être identifiés avec précision, soit moins de 4 %.

[18] Voir notamment dans le dossier de Paul Letablier un rapport des RG de 1950, qui indique qu’il « aurait été tué en gare de Bergen-Belsen au cours d’un transfert de détenus de Nordhausen à Hambourg. Tous les détenus politiques de ce convoi auraient été exterminés au lance-flamme par une compagnie de SS », 21p476910, DAVCC Caen.

[19] Amicale des déportés politiques et de la Résistance de Dora-Ellrich et Kommandos, bulletin n°8, novembre-décembre 1946 (CRLC).

[20] Mouvements d’effectifs du KL Dora du 30 septembre 1944 au 27 mars 1945 (CRLC).

[21] Veränderungsmeldung, Waffen-SS, Konzentrationslager Mittelbau Abteilung III, Abgangs vom „Transport“ durch KL Bergen-Belsen übernommen 2 243 Häftlinge, 13 mars 1945, dossier de Léon Arcambal, DAVCC, Caen

[22] Des copies de ces feuilles de route sont présentes dans le dossier individuel de Léon Arcambal, DAVCC, Caen.

[23] Il s’agit de Jules Miline, Alfred Bessard, Albert Sephar et Jean Barquissau. Ce dernier est toutefois décédé le 30 juillet 1945 à Paris après son rapatriement.

[24] Voir notamment les dossiers de Pierre Jourdannas, déporté dans le convoi du 15 août 1944, transféré à Ellrich le 7 septembre et décédé à Bergen le 18 mars 1945 ou celui de Roger Demy arrivé à Buchenwald le 14 mai 1944, transféré à Ellrich le 5 août et décédé à Bergen-Belsen le 21 mars 1945, actes originales de décès du camp de Bergen-Belsen, dossiers individuels, DAVCC.

[25] Sur les évacuations de Mittelbau, voir Zwischen Harz und Heide, Todesmärsche und Räumungstransporte im April 1945, Stiftung Gedenkstätten Buchenwald und Mittelbau-Dora, Wallstein, 2015.

[26] Amicale des déportés politiques et de la Résistance de Dora-Ellrich et Kommandos, bulletin mensuel, n° 8, novembre-décembre 1946, p. 8, (CRLC).

[27] Eberhard Kolb, Bergen-Belsen. Du « camp d’hébergement » au camp de concentration, 1943-1945, 1985, Vandenhoeck et Ruprecht, Göttingen, traduit de l’Allemand par François Manfrass, p. 41.

[28] Ibid.

[29] Selon une enquête menée par le service de recherches d’Arolsen, son corps reposait à Eschwege dans la tombe 106 du champ 12 A, et fut exhumé et transféré en France le 22 août 1949 par les soins du service de restitution en zone américaines à Idstein sur Taunus, dossier « Mort pour la France », DAVCC.

[30] Dossier 21 P 458244, DAVCC, Caen.

[31] Dossier 21 P 431307, DAVCC, Caen.

[32] Eberhard Kolb, Bergen-Belsen. Du « camp d’hébergement » au camp de concentration, 1943-1945, op. cit., p. 42.

[33] Eberhard Kolb, Bergen-Belsen. Du « camp d’hébergement » au camp de concentration, 1943-1945, op. cit., p. 40. Selon l’auteur, encore 14000 prisonniers allaient mourir après la libération du camp.

[34] Dossier 21 P 525718, DAVCC Caen.

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Natzweiler-Struthof. L’émergence du haut lieu de mémoire

Thomas Fontaine

Le 23 juillet 1960, le Mémorial national de la déportation et sa nécropole nationale, installés sur le site de l’ancien camp de concentration de Natzweiler sont inaugurés par le général de Gaulle. Le site devient un des hauts lieux de la mémoire nationale, ces sites gérés en permanence par l’état pour perpétuer le souvenir de plusieurs événements de notre mémoire, des guerres mondiales et de la décolonisation. L’analyse de la généalogie du site de Natzweiler et un regard sur les...

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