n°15 — Soumission des résumés avant le : 30/05/2021

Des marqueurs mémoriels dans l’espace public entre discernement, relativisme et manipulation

Frédéric Rousseau, Charles Heimberg
Des marqueurs mémoriels dans l’espace public entre discernement, relativisme et...

Des marqueurs mémoriels dans l’espace public entre discernement, relativisme et manipulation

La période récente a été marquée par une série de faits et d’usages mémoriels qui nécessitent parfois des mises au point démocratiques et historiennes et aussi, bien souvent, une mise à jour des réflexions sur le rapport au passé qui caractérise notre présent et sur les interactions entre l’histoire des sociétés humaines et les mémoires de celles et ceux qui les constituent. Marquée par de nouvelles violences envers la communauté noire étasunienne, la fin tumultueuse du mandat présidentiel de Donald Trump a donné lieu, suite à plusieurs cas gravissimes de violences policières, à de fortes remises en cause de marqueurs mémoriels, comme des statues ou des drapeaux, qui incarnent de fait des valeurs de ségrégation et de déshumanisation. Dans le même temps, sous l’influence notamment d’une résolution pernicieuse suggérant une gouvernance relativiste de la mémoire tragique du XXe siècle adoptée en septembre 2019 par le Parlement européen, ce sont d’autres marqueurs mémoriels qui ont parfois été saccagés ou remis en cause, précisément à cause de leur caractère antifasciste. Les finalités de ces contestations mémorielles sont à interroger, notamment pour ce qu’elles nous disent de la reconnaissance ou de l’occultation des souffrances et des droits humains dans le passé et au présent. Elles font par ailleurs contraste avec d’autres initiatives citoyennes qui visent pour leur part l’installation de marqueurs dans l’espace public qui permettraient de sortir de l’oubli tel ou tel événement, telle ou telle figure ayant lutté  pour les droits humains ou subi leur négation radicale.

Enfin, selon d’autres modalités parfois plus subtiles et moins immédiatement palpables, il reste que de plus en plus de discours émanant du champ politico-médiatique, mobilisent eux-mêmes de nombreux référents mémoriels dans le but d’imposer un récit univoque et disciplinaire de ce qui advient à des sociétés de plus en plus affaiblies et désorientées par les différentes crises, sanitaires, environnementales, politiques et sociales qui les affectent. Dans cette perspective portant également attention aux marqueurs mémoriels qui structurent les discours des hommes et femmes politiques et leurs relais, l’allocution « de guerre » à forte teneur performative prononcée par le Président de la République française en mars 2020 n’est qu’un exemple parmi de nombreux autres, de ces mobilisations-manipulations mémorielles qu’il convient d’interroger.

 

Pour analyser et mettre en perspective ces actes de contestation ou de revendication mémorielles, qui ont quant au fond des significations très diverses, une définition rigoureuse paraît nécessaire de ce qui distingue et de ce qui fait interagir l’histoire et les mémoires. Les traces du passé dans le présent, celles qui sont visibles et entretenues, et qui constituent des marqueurs mémoriels, nous informent autant, voire davantage, sur le présent ou le passé récent que sur le passé qui est évoqué par ces marqueurs. Ainsi, l’idée selon laquelle la requalification d’un monument ou le déplacement d’une statue serait une simple manipulation du passé néglige la dimension éminemment contemporaine des commémorations et des manifestations mémorielles de toute nature. C’est bien dans le présent que se jouent les enjeux de reconnaissance des oppressions et des persécutions du passé, d’autant plus quand elles sont prolongées autour de nous par d’autres formes de discriminations ou d’atteintes aux droits humains. Mais ces traces peuvent aussi, dans certains cas, revêtir une dimension patrimoniale qui vient influencer leur éventuelle requalification et donner un autre, voire un nouveau sens à leur présence dans l’espace public.

Les études de cas dans ce domaine nécessitent par ailleurs de bien prendre en considération les jeux de temporalités qui les caractérisent : le temps représenté qui est celui des figures ou des événements ainsi rappelés, le temps représentant, trop souvent négligé, qui correspond au contexte de l’installation de chaque marquage, et enfin le temps immédiatement contemporain de leur examen, ou de leur contestation. La mémoire est une irruption du passé dans le présent quand l’histoire reproduit autant que faire se peut le présent du passé en cherchant à retrouver l’étrangeté de l’univers mental et les incertitudes d’un temps qui n’est plus le nôtre. En réalité, il y a de la mémoire dans l’histoire parce que le travail d’histoire s’effectue dans un contexte social, politique et sociétal ; mais il y a aussi de l’histoire dans la mémoire, tant il est vrai que la quête de reconnaissance de certains faits traumatiques est aussi à examiner sous le prisme de la critique historienne. La pertinence de la belle formule de Pierre Laborie selon qui l’histoire se doit d’être à la fois un « sauve-mémoire » et un « trouble-mémoire » est tout à fait inspirante pour réfléchir à cette problématique. Quant au brouillage relativiste qui entend forcer une réconciliation des mémoires, assimiler des crimes de masse très différents dans une indistinction forcée et développer une histoire soumise à des impératifs idéologiques, il nuit à l’intelligibilité du passé comme du présent tout en constituant de fait un obstacle majeur à la prévention de discriminations, de la xénophobie, du racisme et  des crimes contre l’humanité.

La revue En Jeu. Histoire et mémoires vivantes, poursuivant sa double perspective critique et mémorielle vis-à-vis en particulier de l’expérience concentrationnaire et de la répression nazie, souhaite développer dans ce dossier une série d’exemples de controverses ou de mises en discussion de ces enjeux relatifs à la mémoire, aussi bien à propos du passé esclavagiste et colonial qu’à propos des marqueurs des engagements antifascistes, c’est-à-dire autour d’une pluralité de négations des droits humains et de pratiques de déshumanisation déplorées ou combattues.

Parmi les thèmes envisageables autour de la criminalité de masse du national-socialisme et de l’antifacisme figurent par exemple la récente profanation du site d’Oradour-sur-Glane, des enjeux de toponymie comme ceux qui concernent des rues madrilènes débaptisées parce que portant les noms de personnalités antifranquistes et républicaines ou la contestation d’une statue et d’un parc à Milan rendant hommage à l’ancien journaliste Indro Montanelli malgré son passé colonial très problématique en Érythrée dans les années trente.   

Ce dossier pourra comprendre à la fois des réflexions ou présentations de recherches sur cette problématique de l’histoire et des mémoires dans son expression contemporaine et des études de cas, plus brèves, présentant des situations concrètes qui se sont posées ou se posent aujourd’hui dans différents pays, notamment européens. Au-delà de l’évocation des faits, il s’agira d’interroger les valeurs qui sont affirmées à travers ces politiques mémorielles ou ces décisions relatives à des marqueurs de mémoire.


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Coordinateurs du numéro

Heimberg Charles

Professeur des universités
IUFE, FPSE
University of Geneva, Geneva

Rousseau Frédéric

Université Paul Valéry-Montpellier

Calendrier du numéro

  • Soumission des résumés : 30/05/2021
  • Retour aux auteurs : 29/06/2021
  • Envoi des articles complets : 26/09/2021
  • Retour des évaluateurs : 02/11/2021
  • Envoi des articles finaux : 30/11/2021
  • Publication envisagée : 13/12/2021

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